Lun 9 Mar 2009 20:03 par nitna
Voici un extrait de la description que monsieur Jean-Henri Fabre illustre entomologiste du XIX ème siècle nous rapporte sur ces fourmis dans "Les Souvenirs entomologiques" :
" Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier rang une fourmillère de Polyergus rufescens, la célèbre Fourmi rousse, l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile à élever sa famille, incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre même quand elle est à sa portée, il lui faut des serviteurs qui lui donnent la bècquée et prennent soin du ménage. Les fourmis rousses sont des voleuses d'enfant ,destinés au service de la communauté. Elles pillent les fourmillères voisines, d'espèce différente; elles en emportent chez elles les nymphes qui bientôt écloses, deviennent dans la maison étrngère, des domestiques zèlés.
Quand arrivent les chaleurs de Juin et de Juillet, je vois fréquemment les Amazones sortir de leur caserne dans l'après-midi, et partir en expédition. La colonne mesure de cinq à six mètres. Sur le trajet rien ne se montre qui mérite attention, les rangs sont assez bien conservés; mais aux premiers indices d'une fourmilière, la tête fait halte et se déploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les autres arrivants à grands pas. Des éclaireurs se détachent, l'erreur est reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les allées du jardin, diparaît dans les gazons, reparaît plus loin, s'engage dans les amas de feuilles mortes, se remet à découvert, toujours cherchant à l'aventure. Un nid de fourmis noires est enfin trouvé. A la hâte les Fourmis rousses descendent dans les dortoirs où reposent les nymphes, et bientôt remontent avec leur butin. C'est alors, aux portes de la cité souterraine, une étourdissante mêlée de noires défendant leur bien et de rousses s'efforçant de l'emporter. La lutte est trop inégale pour être indécise. La victoire reste aux rousses, qui s'empressent vers leur demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des mandibules. Pour le lecteur non au courant de ces moeurs esclavagistes, ce serait une bien curieuse histoire que celle des Amazones; à mon grand regret je l'abandonne : elle nous éloignerait trop du sujet à traiter, savoir le retour au nid.
La distance où se transporte la colonne voleuse est variable, et dépend de l'abondance du voisinage en Fourmis noires. Dix à vingt pas quelquefois suffisent; en d'autres moments il en faut cinquante, cent et au-delà. Une seule fois j'ai vu l'expédition se faire hors du jardin. Les Amazones escaladèrent le mur d'enceinte, élevé de quatre mètres en ce point, le franchirent et s'en allèrent un peu plus loin dans un champ de blé. Quant à la voie suivie, elle est indifférente à la colonne en marche. Le sol dénudé, le gazon épais, les amas de feuilles mortes, le tas de pierre, la maçonnerie, les massifs d'herbage, sont franchis sans préférence marquée pour une nature de chemin plutôt que pour une autre.
Ce qu'il y a de rigoureusement déterminé, c'est la voie de retour, qui suit toutes ces sinuosités, dans tous ces passages, jusqu'aux plus difficiles, la piste de l'aller. Chargées de leur butin, les Fourmis rousses reviennent au nid par le trajet souvent fort compliqué, qu'ont fait adopter les éventualités de la chasse. Elles repassent où elles ont d'abord passé; et c'est pour elles nécessité si impérieuse, qu'un surcroît de fatigue, qu'un péril très grave même, ne fait pas modifier la piste.
Elles viennent, je suppose, de traverser un épais amas de feuilles mortes, pour elles passage plein d'abîmes, ou des chutes à tout instant se répètent, où beaucoup s'exténuent pour remonter des bas-fonds, gagner les hauteurs sur des ponts branlants et de dégager enfin du dédale de ruelles. N'importe: à leur retour elles ne manqueront pas, bien qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le pénible labyrinthe. Pour éviter tant de fatigue, que leur faudarit-il? Se dévier un peu du premier trajet, car le bon chemin est là, tout uni, à peine à un pas de distance. Ce petit écart n'entre pas dans leurs vues.
Je les surpris un jour allant en razzia et défilant sur le bord interne de la maçonnerie du bassin, où j'ai remplacé la vieille population batracienne par une population de poissons rouge. La bise soufflait très fort et, prenant en flanc la colonne, précipitait des rangs entiers dans les eaux. Les poissons étaient accourus; ils faisaient galerie et gobaient les noyés. Le pas était difficile; avant de l'avoir franchi, la colonne se trouvait décimée. Je m'attendais à voir le retour s'effectuer par un autre chemin, qui contournérait le fatal précipice. Il n'en fut rien. La bande chargée de nymphes repris la périlleuse voie, et les poissons rouge eurent double chute de manne : les fourmis et leur prise. Plutôt que de modifier sa piste, la colonne fut décimée une seconde fois...